Les Rencontres internationales de la photographie à Arles: un festival politique?

Comme à chaque Rencontres de la photographie d’Arles, les amateurs de photographie partent en quête de sensations, d’émotions, et s’immergent dans des lieux plus ou moins inspirants et en résonance avec les expositions ou manifestations qu’ils abritent. Comme le festival ne s’est pas tenu en 2020, l’attente était forte en 2021.

Mes coups de coeur:

En tout premier lieu, une émotion forte avec Ilanit Illouz, Prix découverte Louis Roederer, qui interroge la matérialité de la photographie, dans son exposition Wadi Qelt, dans la clarté des pierres.

lanit Illouz, Wadi Qelt, dans la clarté des pierres

Elle « propose une étude photographique expérimentale de la vallée éponyme, située dans le désert de Judée, entre Jérusalem et Jéricho, à proximité de la mer Morte. L’assèchement dramatique du lac a transformé la région en une zone lunaire, rongée par le sel. Celui-ci, ramassé à même le sol du désert, est ensuite utilisé par l’artiste dans son atelier pour fossiliser ses tirages et leur conférer une qualité sculpturale. À la fois image et composant structurel, il fait scintiller l’œuvre en même temps qu’il la fige, rappelle le caractère vivant de la matière minérale aussi bien que sa beauté hiératique, suggère un paysage à contempler et un écosystème menacé. »

Le sud-africain Pieter Hugo se voit récompensé d’une rétrospective valorisant sa pratique du portrait, en frontal, très humaniste et volontiers provocatrice; on n’en sort pas indemne !

Pieter Hugo, série Les proches


Arles, exposition Thawra! Revolution

Les révolutions du moment sont également abordées par le biais du Soudan, Thawra! Révolution, l’histoire d’un soulèvement . En 2019, 30 ans de dictature volent en éclats, notamment grâce à la mobilisation de tous et des enfants aussi, pour organiser des barricades. Vidéos, photos d’archives, interviews, sons, huit photographes racontent ce moment historique.

En pleine évolution plus qu’en révolution, la mode s’empare du « corps noir » pour innover et décaler les représentations, c’est The new black vangard. Si futile que paraisse la thématique, au regard des révolutions soudanaises par exemple, la question de la culture dominante souligne l’impact contemporain de ces glissements en Occident. Ces mouvements liés à l’apparence renvoient à des perceptions changeantes, elles aussi reflet indirect de Black lives matter.

Parmi les belles retrouvailles, la place laissée aux livres d’artistes et aux publications photographiques. Les éditions Delpire, depuis la création de la revue NEUF en 1950, témoignent ainsi d’une vitalité graphique et photographique très enthousiasmante. Le ton et la nature des thématiques choisies pour chaque numéro marquent le lecteur de passage.

éditions Neuf, Robert Delpire

Par ailleurs, le prix du livre permet de consulter une trentaine (et non pas une centaine, comme annoncés) de livres de photographes dont certains séduisent immédiatement par leur originalité de maquette, la qualité du papier et des photographies. Je citerais volontiers Paris Nord de Myr Muratet, ou le petit opus de Sophie Calle ou bien encore un ouvrage turc très beau, intitulé Hayal & Hakikat.

Paris Nord, Myr Muratet


Sans lui, Sophie Calle, prix du livre 2021, Arles


Hayal & Hekitat, prix du livre 2021, Arles

De même, SMITH, artiste pluridisciplinaire et à l’identité flottante, investit également le supermarché (les étages en back office). Il présente son projet Désidération dans un espace serré, qui ne favorise pas la prise de distance utile à ses explorations du ciel, de l’espace et des déserts. Saisi par l’émotion d’avoir tenu dans sa main la météorite d’Ensisheim, il a compris à ce moment-là que nous étions tous reliés aux étoiles. Heureusement, nous aurons la chance de revoir son travail à La Filature au printemps 2022, dans le cadre de la Biennale de la photographie de Mulhouse, sur la thématique Corps célestes.

SMITH, Désidération, Arles 2021

L’espace Croisière, si agréable soit-il dans son décor aux couleurs de vacances, déçoit par les propositions. Des cartels sur simple papier A4, déjà cornés pour certains, et avec une signalétique différente du reste de la programmation. Les propositions sont très inégales, et certaines, comme la confrontation Claude Nori-Vincent Delerm, paraît un peu facile. On a l’impression d’arriver dans une manifestation off.

D’autres expositions paraissent très décalées au regard des lieux dans lesquels elles ont exposées. A Montmajour, Raymond Cauchetier et la Nouvelle vague, ou bien encore Sim Chi Yin et le passé colonial de la Malaisie figurent dans des espaces patrimoniaux remarquables, comme si l’écrin n’avait pas de continuité avec les contenus.

Dans le parc des Ateliers, l’exposition Masculinités tient ses promesses, au contraire de l’exposition de Clarisse Hahn, dont les cartels ne permettent pas de comprendre les récits à l’oeuvre, et laissent le spectateur aux prises avec des images de jeunes caïds sans forcément comprendre de quoi il s’agit ou ce qui justifie telle ou telle image en particulier. Masculinités permet un voyage dans différentes représentations de la place de l’homme, de son rôle, de sa capacité à séduire, et à prendre le pouvoir. On est juste frustrés de ne pas avoir de proposition d’image de l’homme ordinaire, au travail ou à la maison et dans ses loisirs. Cependant, la description des Fraternités américaines d’Andrew Moisey, centrée sur la masculinité hégémonique et les relations toxiques au sein de leur organisation, ou la série Gentlemen, de Karen Knorr, sur les clubs d’hommes anglais, qui évoque le patriarcat, les rapports de classe et de genre encore dominants, frappent par la puissance des images et des textes associés.

Karen Knorr, Gentlemen
Andrew Moisey, La fraternité américaine, manuel rituel illustré, 2018

Enfin, le prix Dior récompense de jeunes photographes, qui cette année s’intéressent à l’identité, raciale ou visuelle, avec les propositions de Cédrine Scheidig ou Sixtine de Thé. La première évoque le métissage et comment elle vit ses racines afro-caribéennes, tandis que la seconde photographie des aveugles et leur demande de la représenter en poinçonnant une pellicule photographique. Deux approches très émouvantes, au-delà du résultat plastique.

Cédrine Scheidig, prix Dior 2021
Sixtine de Thé, pellicule aveugle, prix Dior 2021

Je citerais également les Blue skies d’Anton Kusters, qui rendent compte des ciels surplombant les camps de concentration nazis durant la seconde guerre mondiale ou les photographies historiques de Sabine Weiss sur les communautés gitanes de la région.

Bref, une édition de mise en bouche pour Christoph Wiesner, le nouveau directeur des Rencontres. A suivre …