Un roman autobiographique sincère

Je vous évoquais la semaine dernière un deuxième ouvrage, après celui de Laure Adler, sur le chemin de la sagesse. Il s’agit de Yoga, d’Emmanuel Carrère.

Dès le départ, une citation en exergue m’interpelle et indique la voie que va emprunter Emmanuel Carrère:

Si tu fais advenir ce qu’il y a à l’intérieur de toi, ce que tu feras advenir te sauvera. Si tu ne fais pas advenir ce qu’il y a à l’intérieur de toi, ce que tu n’auras pas fait advenir te tuera. Evangile apocryphe de Thomas

Un enchaînement de circonstances

Lors d’une présentation de son livre, l’écrivain évoquait cette discipline comme un écho à ses propres maux. Il explique comment il faisait une retraite de yoga dans le Morvan en 2015, lorsque les attentats de Charlie Hebdo se sont déroulés, touchant un de ses amis en particulier. Il était alors déjà plongé dans la dépression. Le livre évoque le parcours personnel qui l’a mené à ce séjour campagnard et austère, puis son arrivée à l’hôpital Sainte-Anne à Paris, puis enfin en Grèce, en voie de guérison. La mort de son éditeur en janvier 2018 l’a récemment à nouveau affecté. Ses tribulations sont contées dans Yoga et entrelacées, pour donner à comprendre comment son expérience personnelle se joue dans ces couches successives de vie, de sentiments, d’impressions et de pathologies. Il ne s’agit pas d’un ouvrage de développement personnel pour autant, plutôt un récit d’unification d’un moi dispersé et perdu.

La dépression, une maladie qui se combat

Chez lui l’alternance entre les phases de sérénité ou de calme et les phases dépressives ont plus d’amplitude que chez chacun d’entre nous. L’auteur exacerbe la condition commune d’une certaine façon. Mais il insiste sur le fait que ce livre ne constitue pas une confession au sens propre, car il n’existe pas de honte à être malade. Et c’est une maladie qu’il observe et raconte. Heureusement, le diagnostic porté par les médecins s’est avéré très clair, et, à partir de là, il a eu la chance de trouver les moyens (chimiques) de se soigner.

Chercher l’unité, et la connaissance

Si nos vies à tous comprennent des éléments divers et épars, l’écrivain s’efforce de les rassembler pour ce qui le concerne. Il se définit comme un pédagogue : il digère la dépression pour les lecteurs, en la détricotant. Il affirme réaliser un travail artisanal sur le sujet puis être utile à tous grâce à un récit fluide, qui remet de l’ordre. Ce « partenariat avec le lecteur », comme il l’appelle, permet à ce dernier de prendre le relais sur ce thème de la dépression.

Grâce au yoga, il dresse un recueil sur la connaissance. Le yoga et la méditation visent en effet la connaissance, mais pas le bien-être, et ne sont pas suffisants contre la dépression. Le bien-être peut peut arriver de surcroit. En revanche, le montage des chapitres opéré dans le livre permet un chemin vers la vérité même si l’écrivain ne garantit pas l’exactitude. C’est ainsi qu’il a transformé en personnage de fiction la femme de Léros, et éprouvé le plaisir d’écrire de la fiction pour la première fois depuis 20 ans!

Affronter ses démons, pour mieux les chasser

Rechercher la vérité, c’est s’interroger sur …et c’est cela qui a guidé l’écriture du livre. On ne fuit pas les misères, dit-il, on les affronte.  » Je continue à ne pas mourir », telle est le titre d’un chapitre, qui se réfère à la philosophie impressionnante de sagesse d’un enfant russe pendant les purges de 1936.

Deux ou trois phrases pour finir, qui m’ont beaucoup parlé par leur intensité et l’évocation d’une ouverture en grand de la pensée et de l’être mortel que nous sommes:

La méditation, c’est trouver en soi une zone secrète et irradiante, où on est bien. La méditation, c’est être à sa place, où qu’on soit…

Dans le yoga, expirer, c’est donner au lieu de prendre, c’est rendre au lieu de garder. C’est lâcher prise…