Dans le contexte international de pandémie que nous connaissons, le dernier livre de Jared Diamond, Bouleversement, résonne plutôt comme une ode à l’espoir en matière de résolution de crises. En effet, il s’attache, de manière brillante et humble à la fois, à analyser l’émergence et la gestion des crises nationales grâce au prisme des crises personnelles.

L’auteur part du postulat que le défi principal consiste pour les individus comme pour les nations à déterminer ce qui fonctionne bien (dans les fondamentaux de son identité et de ses valeurs), et ce qui nécessite d’être modifié. Quelles solutions nouvelles peuvent être compatibles avec les capacités des pays et leur nature profonde?

Envisager les crises nationales sous l’angle de la crise personnelle les rendent plus accessibles au profane et facilitent la compréhension des aspects complexes. Pour lui, l’une des clés de résolution des crises passe par des changements sélectifs, qui ne s’effectuent pas en une fois mais très progressivement. Changements qui ne concernent pas l’ensemble de la société ou des politiques, mais bien certains pans de l’action publique, afin de gagner en efficience.

Il dénombre 12 facteurs qui influent sur le dénouement d’une crise personnelle:

  1. reconnaître qu’on traverse une crise

2. reconnaître sa part de responsabilité

3. construire une clôture pour circonscrire les problèmes précis à résoudre

4. obtenir une aide matérielle et émotionnelle d’autres individus ou d’un groupe

5. s’inspirer des modèles représentés par d’autres personnes pour résoudre des problèmes

6. la force du moi

7. l’auto-évaluation honnête

8. l’expérience de crises personnelles antérieures

9. la patience

10. la flexibilité

11. les valeurs fondamentales personnelles

12. l’absence de contraintes personnelles

Jared Diamond applique cette grille de lecture à 7 pays: la Finlande, le Japon, le Chili, l’Indonésie, l’Allemagne, l’Australie et les Etats-Unis. Une des principales observations qu’il formule est qu’il importe avant tout de se changer soi-même pour inciter les autres à changer par rapport à soi. Ce motto individuel reste valable à l’échelle des pays (on pense ainsi aux pays satellisés par la Russie ou les Etats-Unis notamment, dont l’attitude gouvernementale dépend étroitement de leurs tutelles politiques)

Les exemples choisis par l’auteur illustrent comment certains pays, qu’il connaît bien pour y avoir vécu et comprendre, voire parler la langue, ont surmonté des crises soit internes (Chili, Indonésie), soit externes (Finlande, Japon) à des moments-clés de leur histoire. La grille de critères spécifiques qu’il a établie permet d’élargir le propos à bien des situations géopolitiques complexes. Il serait ainsi pertinent de passer la France au tamis de cette grille de lecture en début d’année 2021!

Le coup d’Etat avec virage à droite d’Augusto Pinochet au Chili en 1973 a permis de redresser durablement le pays mais a installé un compromis politique toujours fragile. La manière dont la Finlande a sacrifié sa liberté d’expression pour gagner la confiance de l’URSS après 1939 ne peut se transposer géopolitiquement. L’ouverture du Japon aux influences étrangères dès 1853 sous la pression américaine a conduit à une modernisation exceptionnelle du pays, accompagnée d’une préservation de ses valeurs les plus traditionnelles….Ces balanciers spécifiques à chaque pays témoignent de leurs ressources propres et nécessitent en effet un recul historique et sociétal.

C’est ainsi que la résolution de nombre de crises nationales exige le changement de beaucoup de politiques, au coup par coup ou d’une manière globale. L’auto-évaluation s’effectuera avec succès si elle repose sur la volonté d’affronter des vérités douloureuses et la connaissance réaliste de la situation du pays et de ses alliés potentiels.

Si l’on s’essaye à décrypter la situation française, on pourrait admettre la reconnaissance de la crise sanitaire dès le printemps, mais peu de mots sur la responsabilité gouvernementale; une conscience de l’identité forte et des valeurs solides autour de la démocratie, mais des questionnements sociaux importants avec le mouvement des Gilets jaunes; une auto-évaluation sur l’état sanitaire du pays peu réaliste dans un premier temps et assez mal communiquée dans un second temps; l’appel à la solidarité de pays proches (Allemagne) pour trouver des places d’hôpital, et la mobilisation de l’Europe globale dans un plan de relance à cette échelle; une flexibilité excessive avec des revirements de postures réguliers et des incohérences de traitement entre secteurs économiques…

Il est difficile de prévoir l’issue de la crise sanitaire due au Covid, mais les adaptations au nouveau contexte ont été nombreuses et s’inscrivent sans doute dans un temps plus long: digitalisation du secteur culturel et progressivement des commerces; montée en puissance du télétravail avec une évolution significative du rapport managérial aux équipes; développement des mobilités douces; explosion de la vente des livres et succès du cinéma et des séries; nouvelles solidarités émergentes entre générations; redécouverte par les urbains de la puissance de la qualité de vie à la campagne ou dans les petites villes etc. L’impact de la crise sur l’ensemble des secteurs de la vie humaine témoigne de son ampleur.

Pour conclure, je vous invite à lire cet essai très facile à appréhender, très pédagogique et qui incite à faire l’exercice pour la France. Une manière de s’approprier le temps présent et de le réinscrire dans la durée, pour mieux le digérer et le surmonter. Bonne lecture!