Au cinéma, à la maison, un Etat comme une prison…

Cette semaine, je n’évoquerai pas de nouveauté, encore qu’En thérapie me démange, mais je garde mes réflexions pour la fin de mon visionnage.

Je souhaite vous rappeler cet excellent film de Florian Henckel von Donnersmarck, La vie des autres. Ce film, sorti en 2006, m’a bouleversée et je l’ai revu récemment. A l’aune des confinements successifs, des entraves à la liberté d’aller et venir n’importe quand et n’importe où, des musées ou théâtres mis sous cloche, il m’a semblé que ce film apportait un éclairage salutaire.

 

La culture, un vecteur essentiel de vie de l’esprit

En effet, l’intrigue s’articule autour d’un couple d’artistes: lui est écrivain et metteur en scène, elle est comédienne. Mais l’enjeu de la scène se double d’un contexte politique oppressant, celui de la RDA en 1984, bien avant la chute du mur. Toute parole critique rend son auteur susceptible de croupir en prison sans raison. Le pouvoir des politiciens se manifeste dans le droit de vie et de mort, symbolique ou réelle, sur l’ensemble des citoyens ou acteurs de la vie publique.

Résister, grâce aux idées, à la politique politicienne

Pour avoir plu puis déplu au ministre, l’actrice devra choisir entre deux sorts exécrables et qui lui feront éprouver une honte sans fin. Heureusement, dans cette histoire tragique, le basculement d’un fonctionnaire zélé vers la découverte d’un monde intellectuel riche de récits, d’amour et de vie, va transformer sa vie et la vie de ce couple. La zone de sensibilité à l’autre paraît restreinte chez cet homme de l’ombre, du fait d’habitudes prises de double discours permanent. Mais elle émerge peu à peu, à mesure que les malheurs frappent une communauté culturelle qui tente de résister à la normalisation des esprits.

Je n’en dirai pas davantage sur l’intrigue car le suspense haletant tend le film de manière spectaculaire. Par rapport à aujourd’hui, en France, la culture s’est également révélée comme « essentielle », y compris dans ce pays sous contraintes, satellite de l’URSS dans ces années-là. Elle sauve la mémoire de la beauté, des sentiments, de la solidarité. Asservie aux diktats des politiques, elle s’étiole, mais le feu couve dans les appartements non surveillés et dans les parcs, lieux de rencontre sans écoute indiscrète. L’Ouest incarne la liberté d’expression et la préservation d’une ouverture d’esprit sur les artistes de tous temps, quels que soient leurs discours, subversifs ou pas.

Un enfermement relatif

Et l’enfermement que nous déplorons paraît soudainement beaucoup plus tolérable en démocratie. Certes les mesures gouvernementales peuvent parfois irriter ou surprendre ou dérouter. Cependant, à aucun moment, la vie des citoyens ne semble en danger si par mégarde ceux-ci contestent les orientations ou les décisions prises. La liberté dont nous disposons est grande et la peur absente des discussions (hormis celles portant sur la crainte de la maladie s’entend).

Aussi, si parfois la morosité nous envahit, est-il possible de regarder à nouveau ce chef d’oeuvre, si émouvant. Il nous montre que la richesse de la vie intérieure, si elle peut être l’objet d’échanges avec nos proches ou d’autres, par des moyens de communication technologiques à défaut d’un dîner partagé, demeure encore un bien propre à un Etat de droit et à ses citoyens amateurs d’art.

Le film nous conforte dans la nécessité de rendre la culture tangible et que les pièces de théâtre puissent être jouées. Mais en ce moment ce sont les films dont on peut bénéficier pour garder ce souffle d’ailleurs. Alors profitons-en!